RENDEZ-VOUS
AVEC LES MOTS

Dans le Manuel de Saint-Germain-des-Prés de Boris Vian, « Les Deux Magots connaissent la célébrité depuis des millénaires ou à peu près. » Les garçons y ont servi tellement de cafés aux écrivains depuis 140 ans que l’on pourrait en faire un inventaire à la Prévert, qui, lui, aimait mieux le café crème.

 

Mais nous ne sommes pas Jacques Prévert, ce sera donc un inventaire tout court, avec comme personnage principal, le café dans lequel vous vous tenez.

L'exposition des Deux Magots pour fêter ses 140 ans
L'exposition des Deux Magots pour fêter ses 140 ans

DES POÈTES
AU SURRÉALISME

1892. Verlaine et Rimbaud prennent place à la table du café-liquoriste. Dans les brumes d’absinthe et de tabac, la poésie moderne éclot. Apollinaire, Éluard, Aragon, Triolet, Artaud, Breton, Derain, Desnos et leurs comparses ont le cerveau qui bouillonne. Ils cherchent le frais, posent leurs chapeaux sur les galeries destinées à cet effet, juste derrière vous. Le mouvement surréaliste naît au son des bocks qui se vident.

 

Hemingway fume le cigare, reçoit à sa table, partage des sherrys secs avec James Joyce et la Lost Generation. Les Deux Magots trouve sa place dans le futur récit Paris est une fête.

DE BEAUX
PIEDS DE NEZ

1933. La première édition du prix des Deux Magots couronne la littérature espiègle en la personne de Raymond Queneau. Un beau pied de nez au Goncourt, qui vient de célébrer Malraux. Prévert, Leiris, Bataille, Queneau, jonglent avec les mots et les cultures. Sartre et Beauvoir pensent face à des croissants chauds. L’existentialisme prend son petit-déjeuner. Les Mandarins s’écrivent, un titre en hommage aux magots qui veillent sur le travail de Simone. Elle obtient le Goncourt. Un nouveau pied de nez.

 

Gide, Malraux, Camus s’éloignent des croissants chauds. La philosophie de l’absurde prend ses distances avec l’existentialisme de la table d’à côté. 1951. Vian, trublion insaisissable du quartier, chronique Saint-Germain-des-Prés dans son manuel. Sous sa plume, Les Deux Magots devient un monument.

L'exposition des Deux Magots pour fêter ses 140 ans
L'exposition des Deux Magots pour fêter ses 140 ans

AUJOURD'HUI
ENCORE

Pauline Réage. L’auteure du sulfureux Histoire d’O reçoit le prix des Deux Magots. Elle n’y boira même pas un verre d’eau, car elle ne s’y présente pas. Il s’agit de garder l’anonymat. Sollers, Hallier, Sagan. La jeune Françoise émeut les vieux écrivains qui l’admirent en terrasse des Deux Magots. Elle a dérangé, elle aussi, avec Bonjour Tristesse. Borges, García Márquez, Cortázar, Vargas Llosa se succèdent autour d’un café noir, face à l’église du quartier. Leur esprit commun vibre au travers du temps et de l’espace. Les Sud-Américains ont trouvé leur QG.

 

Aujourd’hui. Dugain, Joncour, Ruben continuent de faire vivre la littérature célébrée par Philippon, Caracalla, Montety, les présidents successifs du vigoureux prix des Deux Magots.

 

Crédits Photos : © Sébastien Dubois-Didcock ; © David Scherman/The LIFE Picture Collection/Getty ; © Collection privée Les Deux Magots ; © Aurélie Gurdal

« Etre Parisien, ce n’est pas
être né à Paris, c’est y renaître »
Sacha Guitry